En cette période pré-olympique de bachotage philosophique, un inédit en ligne, court texte d’Emmanuel Laozi traduit du mandarin méridional par Dominique Zong-Brecht et illustré par Marilyn Flesh.
[dépôt légal numérique à la criée / BNF]

* crucifixion, mensonge et vidéo *

L’histoire qui va vous être racontée est vraie, nous voulons dire par là qu’elle est authentique.

Des prêtres catholiques de l’Église dissidente de Chine Populaire, arrêtés pour troubles religieux et atteinte à la sûreté de l’État, sont actuellement soumis dans leur cellule à un harcèlement sexuel organisé par les autorités de leurs pays afin d’obtenir leur soumission et l’abandon de toute activité pastorale. Des prostituées emprisonnées pour d’autres incriminations - raisons de la morale instrumentale du Parti ou actes de gestion de la concurrence par des policiers associés au marché de la prostitution - se sont vues proposer leur libération anticipée en échange d’une prestation sexuelle efficace et répétée envers ces prêtres récalcitrants et psychorigides.

La société du spectacle n’est pas un vain mot, même en Chine, et c’est à travers l’univers de l’image que cette histoire nous est parvenue.

Le prêtre priait silencieusement dans sa cellule. Ses gestes étaient lents et son regard lointain. Au dessus de lui, l’Å“il d’une caméra de surveillance fixée au mur. Assis sur un petit tabouret bas, dépouillé de tout, sans même un objet de culte, ses paroissiens le reconnaîtraient-ils comme leur guide à cet instant de désespérance solitaire ? Ses jambes maigres à la faible pilosité cachaient son sexe éloigné de toute excitation. Malgré sa nudité, véritable abandon de la culture, malgré le lieu déprimant aux mille ambiguïtés, le prêtre semblait néanmoins serein. La force positive de Jésus le Sauveur emplissait la petite cellule - jusqu’à en recouvrir la puanteur aigre chauffée par le tropique, les inquisitions zélées et le circuit vidéo.

La porte s’ouvrit en grinçant.

Les deux filles entrèrent. Elles n’étaient pas nues, mais l’étroitesse des tissus qui leur servaient de vêtements tendait à faire croire le contraire en les montrant plus nues que nues. Leurs sexes poilus et buissonnants apparurent sur les écrans de la vidéo surveillance.

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Loin de se décontenancer, le prêtre salua les jeunes femmes comme si elles venaient lui demander l’absolution de quelque pêché de troisième ordre. Sa voix ne tremblait pas. Il s’exprimait en dialecte méridional.

- Bonjour, mes enfants, veuillez prendre place sur ce modeste bas-flanc. Cette cellule est mon église.

- Bonjour, mon Père, répondirent les deux filles en se tenant par la main.

Leur allure de lycéennes attardées donnait au tableau un air touchant.

- Qu’est-ce qui vous amène ici ? demanda encore le prêtre.

- Nous avons perdu notre chemin, mon Père.

Il était difficile de dire, à cet instant, la part d’écriture et d’improvisation dans le dialogue.

- Qui d’autre que vous-mêmes peut espérer le retrouver ? La Lumière de Jésus éclaire les ténèbres, mais ne peut faire marcher ceux qui ne le veulent pas.

- Ainsi, nous l’avons compris, dirent d’une même voix les deux jeunes filles. La Lumière de Jésus éclaire cette cellule, mais ne nous fait pas avancer à notre place.

Maintenant assises sur le bas flanc, les deux filles se tenaient côte à côte, un peu nerveuses. De temps en temps, elle ouvraient les jambes et le prêtre voyait la douceur de leurs cuisses s’enfoncer dans le noir.

- Quel âge avez-vous donc, mes enfants ?

- Moi, dix-neuf, répondit l’une.

- Moi dix-sept, fit l’autre avec une petite moue.

Était-il nécessaire qu’ils aient choisi des adolescentes, se demanda le prêtre. L’humiliation de la Foi de Jésus serait-elle plus sûre, plus définitive de cette manière ?

- Ne devriez-vous pas être à l’école à votre âge, au lycée, ou en train d’aider vos parents, de rêver à fonder une famille unie ?

- La vie en a décidé autrement, mon Père.

- Et rien n’a pu dévier le cours de votre histoire ?

L’une d’elle attrapa son sac à main.

- Rien, ni personne. Elle sortit du rouge à lèvre et commença à se remaquiller. Nous avons un cadeau pour vous, mon Père.

- Dans ce sac ? demanda le prêtre, étonné.

Elle se mit à rire et le rouge à lèvres glissa sur ses dents.

- Nous sommes ce cadeau, un cadeau de Dieu, continua l’autre avec douceur.

Le prêtre se mit à rire, à son tour.

- La Lumière de Jésus rend aussi les choses plus transparentes. Le marché que l’on vous propose en vaut-il la chandelle, mes enfants ?

- Un peu de sexe contre la liberté à Shanghai, qui hésiterait dans cette prison ?

Une des filles fit glisser ses mains entre ses cuisses, y promenant doucement ses doigts.

- Nous avons cinq ans à tirer dans un camp de rééducation par le travail…

- Je comprends, ajouta le prêtre, mais j’ai moi-même un marché à vous proposer. La lumière de Jésus contre… contre du vent ! Il éclata de rire. Il vous faut trouver la voie du Seigneur.

- L’amour de Jésus vous autorisera-t-il à nous toucher, mon père, car le marché est à ce prix. Le prix de notre liberté.

- Nous savons aussi que Jésus accueillait toutes sortes de gens, qu’il ne craignait pas les marginaux et ceux que l’on montraient du doigt, qu’il réalisait des miracles.

- Qu’il a été crucifié en compagnie de deux voleurs et qu’une prostituée a décroché son corps pour l’emmener au tombeau…

Le prêtre hocha la tête et leur demanda qui les avaient préparées à cet entretien.

- Une sorte de cinéaste de clip ou peut-être un psychologue, répondit la première.

- Un publicitaire, compléta la plus jeune.

- Cet homme avait-il la Lumière de Jésus dans les yeux ? demanda encore le prêtre. Était-il quelqu’un qui a appartenu à notre Église ?

- Notre entretien ne ressemblait pas à la discussion que nous avons maintenant avec vous, mon Père. C’était quelqu’un du Bureau des Affaires Religieuses. Il nous a lu et commenté des passages de la Bible.

La fille au rouge à lèvres sur les dents se mit à rire.

- Notre entretien avec ce monsieur était aussi plus commercial et aussi plus intéressé qu’avec vous, mon Père.

- Il a voulu qu’on s’occupe de lui.

Elles se mirent à rire nerveusement.

- C’est la vie, mon Père. C’est le communisme de marché.

Le prêtre semblait d’un coup un peu abattu.

- Que vous a-t-il demandé exactement ?

Elles se regardèrent un instant.

- De s’occuper de vous, mon Père, à vous rendre fou.

- De faire de vous une bête rampante, sans cervelle.

Elles serrèrent en même temps leurs mains entre leurs cuisses, fuyant le regard du prêtre.

- Vous dites, glissa doucement le prêtre.

- De vous crucifier, mon Père.

- Entre deux putes.

Il n’y avait aucun bruit véritable à l’intérieur de la cellule. Des cris étouffés, un ronronnement lointain qui entraient par la petite fenêtre, mais seules leurs voix rompaient le silence monacal.

L’une des filles rompit le silence.

- Nous sommes baptisées, mon Père, si cela peut vous aider à réaliser notre contrat. Cet homme du Bureau des Affaires Religieuses nous a baptisées au nom de l’Église Chrétienne de Chine Populaire

- Nous pouvons nous marier aussi avec vous, l’une après l’autre, si cela peut aider.

- Même ensemble, ajouta la plus jeune en riant.

Le prêtre s’était assis en tailleur au centre de la pièce. Son sexe touchait le sol froid.

- Jésus n’était pas si formaliste. Avez-vous la foi en quelque chose, mes enfants ?

- Peut-être faudrait-il que vous nous appeliez autrement, mon Père. Moi, je m’appelle Précieuse Orchidée…

- Et moi, Punition Céleste, ajouta sa compagne.

- Appelez-moi Père Sébastien, je suis le Père Sébastien Chong.

Un silence de quelques instants permit d’entendre des bruits de pas dans le couloir. S’il y avait la vidéo, à quoi bon espionner aux portes ?

- Je peux m’approcher de vous, Sébastien ? demanda Précieuse Orchidée. Son ventre poilu se déplaçait sur les écrans de la salle de contrôle.

- « Père Sébastien » conviendrait mieux à notre problématique de la liberté dans la Lumière de Jésus, Précieuse Orchidée, répondit le prêtre au bout de quelques secondes.

La jeune femme s’était déjà approchée. Elle s’agenouilla et posa ses mains sur les épaules de Sébastien Chong. Celui-ci devait avoir une trentaine d’années, guère plus. Grand, un peu voûté, il portait des cheveux courts et une courte natte sur le côté gauche de la tête.

- Détendez-vous, mon Père, détendez-vous. Je vous sens crispé et il n’y a pas lieu. Vraiment.

- Pourquoi parlez-vous à ma place, Précieuse Orchidée ? Pensez-vous vraiment que vos corps provocants me paralysent la langue ou l’esprit ?

- Qu’aurait fait Jésus à votre place ? demanda Punition Céleste, en sautant à son tour du bas-flanc. Aurait-il tenté une ultime divination ou nous aurait-il tiré à la courte paille, dans l’urgence de l’action missionnaire ?

Punition Céleste se trouvait maintenant en face du prêtre. Elle s’assit en écartant les jambes pour venir entourer celles du Père Sébastien. Celui-ci fit une remarque.

- Vous parlez avec beaucoup de richesse et de précision pour deux adolescentes prostituées… Je me trompe ?… Vous n’avez pas été choisies au hasard…

- Il faudrait un miracle, Père Sébastien, pour sortir victorieusement du choix qui est proposé à chacun de nous.

Plusieurs caméras filmaient l’intérieur de la cellule. Il était prévu de réenregistrer les voix, plus tard, selon les instructions de l’envoyé spécial du Quotidien du Peuple. Peu importait la bande son, l’image seule primait. Les deux filles avaient pour mission de ramener des images, de sacrées putains d’images.

- Vous voulez dire, Punition Céleste, que quelqu’un de nous va perdre ?

- Je veux dire qu’il faudrait une rupture du sens de l’action pour que nous sortions tous victorieux de cette épreuve, au sens où nous l’entendons actuellement.

- Que faisiez-vous avant d’arriver dans cette prison ?

Le Père Sébastien essaya de savoir à qui il avait affaire.

- Je faisais des études que je payais en me prostituant. Des études de philosophie politique.

Le prêtre fit l’étonné.

- Elles existent encore ?

Il sentit les bras de Précieuse Orchidée descendre le long de ses flancs et ses mains aveugles chercher son sexe lointain.

- A vouloir sonder le cœur des hommes, on rencontre souvent leur entrejambe, murmura-t-elle.

- Et réciproquement, appuya Punition Céleste. C’est une phrase de Jésus, non ? Elle se mit à rire.

Le Père Sébastien tenta de se lever pour échapper aux deux jeunes femmes. Elles se collèrent à lui. Précieuse Orchidée se releva sans effort, accrochée aux épaules du prêtre. Punition Céleste, de son côté, avait serré ses bras autour de ses cuisses et tentait de se saisir de lui.

Précieuse Orchidée profita de ces quelques mots pour glisser ses doigts dans la bouche du prêtre.

- La chair a-t-elle bon goût aujourd’hui, Père Sébastien ?

Le prêtre ferma les yeux pour ne pas frapper les deux femmes. Elles le firent glisser sur le sol, un large tapis de paille de riz qui recouvrait le carrelage grossier. Il murmura une prière, repoussant les doigts de la fille de sa bouche.

- Mon Dieu, pardonnez-leur, elles ne savent pas ce qu’elles font. Seigneur Jésus, donnez-leur la Lumière afin qu’elles retrouvent le sens de la vie dans l’Amour de la Foi toute puissante… Aidez-les, aide-moi, Seigneur tout puissant…

Une des filles répondit.

- Laisse parler ton corps, Sébastien, je vais m’en occuper. Que sont tes vÅ“ux de chasteté au regard de cinq années de camp ? Quelle est donc l’échelle de tes valeurs ?

Les filles s’aperçurent que le Père Sébastien pleurait. Précieuse Orchidée se voulut rassurante.

- C’est souvent comme çà la première fois, lança-t-elle au prêtre. On ne sait pas trop ce qui se passe. N’aie pas peur, laisse-nous honorer ton corps. Laisse-nous te crucifier comme a été crucifié ton Seigneur Jésus-Christ. Laisse-toi aller, ne refuse pas la crucifixion, comme Jésus ne l’a pas refusé. Ainsi il a sauvé le monde…

- Je voudrais que tu me fasses l’amour, Sébastien. Elle respira et stabilisa sa voix. Que tu m’honores comme cela doit être fait, mon Père, que tu sois mon maître par la chair autant que par l’esprit. Ma liberté est à ce prix, Sébastien. Fais-le. Libère-moi. Viens.

- Toute cette manipulation orchestrée par le Bureau des Affaires Religieuses n’a qu’un objectif, discréditer l’Église, rompre la communauté des croyants et répandre le mépris de la Foi de Jésus… Ils filment les images de ce que nous faisons à cet instant. Je suis un prêtre connu. Ils se serviront de ces images pour nous détruire.

Punition Céleste respirait fort, elle prononça juste les deux mots, les répéta.

- Cinq ans, cinq ans…

Il parla d’une voix rauque.

- Qui es-tu de si importante pour croire que cinq de tes années valent plus que la vie de la communauté entière des croyants de Chine, que la montée des nouveaux prêtres vers le sacerdoce ? Quel exemple je suis maintenant pour eux ?

Allongée sous lui, ses deux mains se rejoignant entre les fesses du prêtre, Précieuse Orchidée lui demanda d’une voix faussement naïve.

- Faut-il que nous soyons particulièrement importantes pour que tu nous donnes un peu de ton amour au nom de Jésus le Sauveur ?

- Faut-il que nous ayons une place assurée dans la hiérarchie de ton Église ? Nous aussi, nous serons vues par ceux à qui ces vidéos seront montrés. Cela nous émeut-il plus que cela ? N’avons-nous pas notre conscience pour nous, mon Père ?

- Tu ne te demandes pas qui baise qui dans cette histoire ?

Précieuse Orchidée éclata de rire.

- Ne lui pose pas tant de questions, mon Père, occupe-t-en plutôt.

- Continue, Sébastien, continue à honorer ton sacerdoce. Cette action là te vaudra plus de gratitude auprès de Jésus que tout ce que tu as entrepris précédemment. Jésus ne te reniera pas…

- Notre liberté, tu nous libères, Sébastien… Continue…

- C’est notre version de la crucifixion, lui glissa à l’oreille Punition Céleste. Ce n’est pas exactement celle du Parti, ni celle du Bureau des Affaires Religieuses, ni celle de notre intérêt propre, de notre liberté personnelle, c’est la version de notre animalité tendue par la peur de mourir en prison.

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Le prêtre semblait dormir maintenant, mais il n’en était rien.

- Que le Seigneur nous vienne en aide à tous…

- Ne t’a-t-il pas fait toucher la sainteté pendant ces quelques minutes de notre rencontre ? demanda Précieuse Orchidée. Le Seigneur n’était-il pas cette énergie que nous avons échangée ?

- Amant Précieux. Tel est ton vrai nom, Sébastien. Amant Précieux, au nom de Jésus le Tout Puissant, tu nous a libérées. Merci.

- Bienvenue dans l’Église du Tout Puissant, mes sÅ“urs, répondit simplement le prêtre aux deux jeunes femmes qui l’avaient crucifié au pays du communisme de marché, du mensonge et de la vidéo.


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