roger, la datsun et saupin

juillet 29th, 2008

Fin de partie au stade Marcel-Saupin, la pelouse en herbes folles, la dernière tribune encore debout côté Malakoff, les engins de chantier, les grues, le marketing urbain et le neuf côté Loire. Arasement et lotissement des tribunes détruites. À ceux qui perdent la mémoire des lieux, Roger, la Datsun et Saupin ramènera ce que la chaudière nantaise a produit de plus beau, sur la pelouse et dans les têtes, du plaisir, du jeu et des émotions. Sans nostalgie béate, Stéphane Robin nous renvoie aux vestiaires. Enfiler le maillot et les chaussures. À mouiller par gratuité. Juste fais-le.


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Roger, la Datsun et Saupin

Il avait troqué son vélo contre des cigarettes roulées. Son cuissard contre un costume trois pièces de VRP. Il avait été coureur cycliste. C’est ce qu’il nous disait pratiquement à chaque entraînement.

Tous les jeudis soirs, ou presque, on y avait droit. Pendant qu’on tournait autour du terrain, il nous répétait qu’il avait gagné des courses. On ne savait pas où. L’important était que, s’il en avait gagnées, c’était parce qu’il ne sortait pas la semaine et qu’il se couchait tôt la veille d’une course.

On avait onze ou douze ans. On l’écoutait. Et on le croyait.

Aujourd’hui encore, je me demande s’il a vraiment fait du vélo. S’il a gagné une course ; un jour. Peu importe. J’arrivais, à l’époque, à l’imaginer sur son vélo. À le voir débouler au sprint. Et gagner.

Les soirs d’entraînement, le nombre de tours de terrain que l’on avait à faire avant de toucher au ballon était fonction de son humeur.

On priait tous. On priait tous pour que sa journée se soit bien déroulée. Que les ventes aient été bonnes. La réponse à ces questions se lisait sur son visage au moment même où il entrait dans le vestiaire pour s’y changer.

Il s’appelait Roger et avait une Datsun jaune. Une minuscule voiture. Il devait faire 1,90 m et je n’ai jamais su pourquoi il roulait dans une voiture pareille.

Ses cheveux étaient plutôt longs et toujours impeccablement coiffés en arrière. Il devait utiliser de la laque pour un résultat parfait. VRP, il ne laissait jamais rien au hasard. C’était comme cela dans son travail et aussi le jeudi soir.

Ainsi avait-il instauré, dès le premier entraînement, des règles strictes. On arrive à l’heure. Chaussures cirées. Dix centimes par minute de retard et un franc pour ceux qui n’auraient pas trouvé de cirage.

Maillot rouge. Short noir et chaussettes rouges. On avait tous la même tenue. Et c’était grâce à lui. Il avait, selon ses dires, usé de relations pour nous offrir cet équipement de rêve. Il y tenait tellement qu’il se chargeait, lui-même, du lavage des maillots. Il les rapportait, le jour du match, soigneusement pliés.

La première fois que je suis monté dans sa voiture, c’était pour aller jouer un match. Le trajet n’avait pas été bien long ; trente minutes environ. Son fils était devant ; à ses côtés. Nous étions deux à l’arrière ; sac sur les genoux.

Il avait passé les trois quart du temps à nous donner des conseils. Et le reste du temps à rallumer sa cigarette qui s’était éteinte pendant qu’il parlait.

Il faisait de grands gestes. Il m’impressionnait. Je pensais qu’il avait toujours été entraîneur. Que c’était son métier depuis toujours. Il n’en était rien mais je ne le savais pas.

Bien entendu, au cours du trajet, j’avais remarqué le petit fanion jaune et vert qui pendouillait en dessous du rétroviseur. Il était supporter du FC Nantes. Ça, tout le monde le savait.

Il m’aura fallu deux années pour comprendre combien ce mot avait une importance pour lui : supporter. Durant ces deux années, j’avais eu l’occasion de le croiser régulièrement, les weekends, au stade des Calvaires. Il était toujours présent.

Du samedi midi au dimanche soir. Sur le banc de touche ou bien derrière la main courante. La cigarette au bord des lèvres et les baskets aux pieds. Il donnait son avis en permanence. À l’arbitre. Aux supporters adverses.

Il n’avait jamais eu de problème avec qui que ce soit. Et pourtant, il y en avait eu des discussions houleuses sur le bord du terrain. Mais, même quand il s’énervait, Roger restait souriant et sympathique.

Il ne buvait que du Perrier. Rien d’autre. Et pendant que certains y laissaient leur santé, il passait du temps au bar du stade. Des heures et des heures à essayer de faire comprendre à qui voulait l’écouter qu’il fallait jouer, cette année, avec un dix, un vrai, et deux ailiers. Et que c’est comme ça et pas autrement que l’équipe première pourrait monter.

J’avais maintenant 13 ans et je jouais en minimes. Certains jeudis soirs, il n’y avait pas d’entraînement parce qu’il pleuvait de trop ou que certains avaient trop froid. Cela n’aurait jamais pu arriver avec Roger. Jamais. Lui qui avait fait, quelquefois, plus de cent kilomètres pour venir nous entraîner sous une pluie battante ou sur un terrain couvert de neige.

Cette année encore, il avait la charge des pupilles. Mon frère était le capitaine de l’équipe A. Ce grade était dû à sa place sur le terrain. Pour Roger, le capitaine ne pouvait être ni un avant, ni le goal mais forcément un joueur du milieu de terrain. Et c’était tombé sur mon frère.

Roger n’avait pas changé d’un pouce. Toujours ses histoires de cirage et de tours de terrain à n’en plus finir. Sa voiture n’avait pas changé non plus. C’était toujours la Datsun jaune. Il ne vieillissait pas même si je le soupçonnais de commencer à se teindre les cheveux.

J’osais parfois discuter avec lui. De football forcément. Il allait voir tous les matchs du FC Nantes. Tous. Et comme si les matchs ne lui suffisaient pas, il assistait aussi aux entraînements. Je crois que c’est là qu’il est devenu entraîneur. Sur le bord du terrain. A écouter. A prendre des notes.

Quand il parlait de ces moments là, des buts à Saupin, des autographes à la sortie de l’entraînement, il n’y avait pas un bruit. Pas un seul bruit. Que l’on soit à la buvette ou bien dans sa voiture, on attendait qu’il finisse sa phrase pour respirer.
Et puis, il y eu cette journée de janvier 1979. C’était un samedi. Le samedi 27 janvier 1979. J’étais dans ma chambre. Ça, j’en suis certain. A l’étage. Cela faisait maintenant près d’une heure que j’attendais. Depuis que ma mère m’avait demandé de monter faire mes devoirs. Je ne travaillais plus. J’attendais. Et le téléphone a sonné.

Je savais que la discussion ne serait pas longue car je connaissais Roger. C’était lui qui appelait. Il avait dit 18 heures et il était 18 heures. Ce que je ne savais pas, c’est ce que ma mère allait lui dire.

Ce n’était pas la première fois qu’il prenait son téléphone avec un objectif simple. Qu’on lui dise oui. Qu’on ne le fasse pas languir. Qu’on ne l’embête pas avec des peut-être, des oui mais.

Cela faisait maintenant deux jours que je ne pensais plus qu’à cela. Du matin au soir. En mangeant, en dormant. Il m’avait promis, jeudi soir, après l’entraînement, de tout faire pour m’amener au stade. Et pas n’importe lequel. Malakoff comme il disait. Marcel Saupin. Pour Nantes-Saint-Étienne. Ça te va pour tes 14 ans ? m’avait-il glissé à l’oreille.

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Deux jours d’attente et ma mère qui raccroche au bout de trois minutes. Il y eut un long silence. Puis un grand frisson et un sentiment indescriptible. Ma mère avait dit oui et Roger je passe le prendre dans 15 minutes. Le temps qu’il me fallait pour préparer trois sandwiches, mon K-way et une bouteille de Pschitt Citron.

Sac sur le dos, j’attendais sur le trottoir. La Datsun jaune est arrivée. Roger en est sorti. Il a attrapé mon sac, soulevé son siège pour que je puisse m’installer derrière, salué ma mère rapidement et refermé sa portière. Pas question d’arriver en retard. Et encore moins lorsqu’on est en Pesages.
Pour ceux qui fréquentaient souvent le stade et qui ne roulaient pas sur l’or, les Pesages étaient la solution idéale. A l’abri du vent et de la pluie. Situés sous la Tribune Ouest, on y trouvait des places à pas cher ; debout et derrière les buts. On pouvait toucher les joueurs pendant qu’ils s’échauffaient et même si on ne voyait pratiquement rien de ce qui se passait de l’autre côté du terrain, l’endroit méritait le détour.

Pas de place numérotée. Premier arrivé, premier servi. Ceux qui étaient là étaient des supporters. Comme en face, dans les Gradins Est. Les autres, c’est Roger qui le disait, étaient des spectateurs. Et la différence était énorme.

Roger connaissait parfaitement le trajet. Vingt minutes plus tard, j’entrais dans un rêve. Mon rêve. Celui que je faisais depuis longtemps. Où je me voyais à côté du stade, sac sur les épaules, prêt à y entrer. Tout y était. Tout sauf une chose qu’on ne trouve jamais dans un rêve. Les odeurs. Celles des frites, des merguez et des saucisses. Ces odeurs, elles flottaient déjà dans l’air à plus de cinq cent mètres du stade.

Ce soir là, Roger avait garé sa Datsun jaune un peu plus loin que d’habitude. On ne le regretta pas. Alors qu’il vérifiait scrupuleusement que le coffre était bien fermé ; les maillots du match du jour même s’y trouvaient encore, la personne qui venait de se garer à côté de nous n’eut pas le temps de faire toutes ces vérifications. Elle était pressée. Très pressée. Le coffre de sa voiture claqua. Le sac sur le dos, elle se retourna une dernière fois. Le temps, pour nous, de ne plus avoir de doute. Jean-Paul Bertrand-Demanes.

Le Grand. Il arrivait au stade en même temps que nous. Il filait vers les vestiaires et nous, vers les Pesages.
On le retrouva quelques minutes plus tard. Survêtement vert et jaune. Chaussures cirées aux pieds. A l’échauffement. Derrière les buts. Devant nous.
Ils trottinaient tous.
Maxime Bossis.
Patrice Rio.
Hugo Bargas.
Thierry Tusseau,
Omar Sahnoun.
Henri Michel.
Gilles Rampillon.
Bruno Baronchelli.
Eric Pécout.
Loïc Amisse.
Oscar Muller.
Victor Trossero.
Je ne les avais jamais vu de si près. Ils avaient des ballons neufs. Plein de ballons neufs. Chacun le sien.

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Les adversaires du soir étaient de l’autre côté. Eux aussi, derrière les buts. Tous attendaient que le match de lever de rideau se termine. J’apercevais, tant bien que mal, Jean-François Larios, Gérard Janvion, Christian Lopez, Ivan Curkovic, Oswaldo Piazza, Dominique Rocheteau et les autres Stéphanois.

Pendant que je mangeais mon premier sandwich, Loïc Amisse était venu signer un autographe à travers les grillages. Puis ce fût Bruno Baronchelli. En fait, Roger les appelait un par un. Pour le petit lançait-il en brandissant la feuille de papier qu’il avait dans sa poche.

Il avait pensé à tout. Au feutre noir indélébile aussi. J’ai gardé cette feuille des années et des années.

Le dernier autographe fut celui d’Henri Michel. Juste avant qu’il ne rejoigne les autres sur le terrain qui venait de se libérer. Bertrand-Demanes était maintenant dans les buts. Les ballons fusaient sur la pelouse. Il se couchait à gauche. A droite.
Certains ballons finissaient leur course au fond des filets. D’autres venaient frapper les grillages. La pression montait. Doucement. Les tribunes étaient pratiquement remplies. Les projecteurs étaient allumés.

Depuis plus d’une heure, mes yeux n’avaient pas quitté le terrain. Mes mains accrochées aux grillages et mon sac coincé entre mes pieds. Il était vingt heures et le stade était plein. Le match se jouait à guichets fermés. 25 740 spectateurs. Roger. Et moi.

Il a fallu attendre. Attendre encore 25 minutes avant de les voir revenir sur le terrain. Les jaunes Europe 1, les verts Manufrance accompagnant l’arbitre Michel Vautrot.

Et comme dans un rêve, Nantes a marqué. Vite. Très vite. Par Pécout et après seulement 2 minutes de jeu. Alors, pour la première fois de ma vie, j’ai entendu Saupin. J’ai entendu Saupin hurler Il y est !!!

Nantes marqua deux autres buts. Saint-Étienne un seul. Et vers 22h15, en arrivant à côté de la Datsun jaune, je ne pu m’empêcher d’aller toucher la voiture qui se trouvait encore à côté. Je savais à qui elle appartenait. Je savais qu’il était dans les vestiaires.

Ces vestiaires, j’y suis entré. Plus tard. Beaucoup plus tard. 27 ans, 4 mois et 25 jours plus tard très exactement. J’avais 41 ans. Le 21 juin 2006, j’ai joué à Saupin. Il n’y avait personne dans les tribunes. Et pourtant, c’était déjà impressionnant.
Pendant le match, je me suis surpris à regarder en direction de la tribune Ouest. Juste derrière les buts. C’est là que j’étais. Il y a 27 ans. Les mains accrochées aux grillages. Les yeux rivés sur le terrain. Mon petit sac coincé entre les pieds et Roger à mes côtés.

Ce jour là, après le match, je me suis retourné plusieurs fois dans le couloir des vestiaires. Je me suis arrêté et j’ai fait demi-tour. Une dernière fois. Je suis retourné aux pieds de ces 13 marches qui conduisaient au terrain. Je les ai montées. J’ai profité de l’instant.

Hier, en rentrant chez moi, je suis passé à côté de Saupin. Il y avait, derrière de hauts grillages, une pelleteuse. Jaune. A grands coups de godets, elle venait tout juste de détruire un Virage. Celui qui reliait la Tribune Ouest à la Tribune d’Honneur.

J’aurais bien aimé que Roger puisse lire ces quelques lignes.

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merci au site http://www.fcna-museum.com pour la repro du billet du match Nantes-Saint-Étienne
merci à Paul pour ses photos du stade avant arasement.

One Response to “roger, la datsun et saupin”

  1. Pareja Says:

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