double mixte

juillet 24th, 2008

Double mixte de Fabienne Thomas, illustré par Marc Vayer, est le curieux récit d’un trouble majeur à l’identité.

Cet inédit de l’été 2008 est le premier d’une petite série de nouvelles sur la reversion sexuée : un lundi matin ordinaire, un personnage, ici Z, se trouve confronté à un changement majeur de son identité. On imagine les nombreuses variantes et résultantes de la situation. Fabienne Thomas et Marc Vayer proposent ici une forme très ouverte. Cette série de nouvelles fera l’objet d’une édition en numéro zéro à la demande en vue de fêter joyeusement l’anniversaire d’une personne. Principe élémentaire, le personnage de chaque nouvelle, Z, X ou Y, sera remplacé par l’identité [prénom + nom] de la personne destinataire du livre-cadeau. Enfin, une littérature de la personne ! Affaire à suivre.

dépôt légal numérique à la criée / BNF.

 

Si le jour était une couleur, il serait rose pâle, pensa Z en ouvrant les yeux. Le réveil venait de tempêter à ses tympans, et cette première idée lui parut saugrenue. Il n’était pas dans ses habitudes de poétiser l’instant, de rêver à la couleur du monde ou à la saveur d’une seconde. Encore moins un lundi matin. Z sentait pourtant que l’air avait aujourd’hui une consistance particulière, une odeur nouvelle. Peut-être était-ce l’atmosphère de la chambre, les parfums charnels de la nuit qui troublaient ainsi son accès à l’éveil ? Il lui sembla que les sucs des corps dans l’abandon du sommeil lui étaient soudain étonnamment perceptibles, comme palpables.

Interrompant le mouvement qui, machinalement allait amorcer un étirement bienfaisant et énergisant, Z suspendit sa respiration. Quelque chose sentait l’inhabituel, le différent. Absence de repère. Instant d’inquiétude sourde. La perception sensorielle de son corps lui parut soudain nouvelle. Etaient-ce les muscles, qui accusaient les efforts de la veille ? Etait-ce la peau, dont le grain semblait réagir avec acuité à la chaleur emmagasinée entre couette et drap ? Etait-ce le squelette lui-même qui avait, sans que l’on pût en donner la moindre raison raisonnable, opéré une imperceptible modification de structure ou de densité ?

Z sentit l’angoisse poisseuse croître sous sa boite crânienne. Les palpitations de son cœur lui indiquaient que son espace habituel avait subi d’infimes mutations qui perturbaient son écosystème. Les petites balises rassurantes que son expérience avait pris soin de placer sur son chemin n’émettaient aucun signal fiable. Même son souffle l’informait sur l’étrange.

Enfin, il fallut bien se décider, se forcer à bouger ce corps devenu méconnu, imprévu. Allait-il aussi se montrer imprévisible ? La couette promptement repoussée d’un bras courageux, la station assise se trouva finalement simple à assurer. Z se mit alors debout sans aucune difficulté et soupira de soulagement. Sans doute les mystères de ce lever matinal s’expliquaient-ils par cette nuit agitée de rêves fantasques. Lui revenaient en mémoire les traversées nocturnes du miroir, les revers de la médaille, les changements de costumes. Sans pouvoir vraiment organiser ces fragments oniriques en un récit cohérent, il était évident que son sommeil avait été troublé par d’envahissantes pensées troubles, doubles. Quitte ou double. Impression d’un grand saut dans le vide.

S’avançant jusqu’à la fenêtre, Z perçut de nouveau la transparence de l’aube. C’est en écartant le rideau que la vision de sa main lui sauta à la gorge. Implosion. Cinq doigts pourtant. Le compte y était. Son cerveau tentait de s’accrocher à ce rassurant message tandis que ses yeux lui transmettaient l’information d’une déformation, d’une transformation subtile mais évidente concernant la taille, la carnation, une sensibilité tactile inhabituelle. Paume, dos. Pile ou face. Une main palpant l’autre avec sidération, ses pensées se bousculèrent violemment en un chaos tumultueux. Les torrents de ses idées en désordre se répercutaient en chaos cacophoniques à l’intérieur de son crâne. Oser l’épreuve du miroir. C’était la seule solution. Non, commencer plutôt par une exploration tactile complète. Voilà qui était raisonnable.

Raisonnable ? Une horrible voix intérieure éclata de rire dans ses entrailles, cri dément de sorcière, démon nocturne qui serre entre ses griffes sa proie désemparée. Il s’agissait forcément d’un cauchemar. Z envisagea alors avec un infime espoir la solution qui lui parut la plus sage. Retourner se coucher. Se rendormir. Attendre et voir. Il ferait jour tout à l’heure. Et même s’il faisait encore nuit, qu’importe ? Le rythme humain avait-il encore cours dans cette vie étrange que son état de veille lui infligeait depuis de longues minutes ?

Amorçant prudemment un demi-tour vers le lit, le regard de Z fut attiré par le réveil qui avait bruyamment déchiré son sommeil. Les aiguilles affolées parcouraient le cadran à l’envers, comme à la recherche d’une issue à cette fatale journée. Z voulut voir dans cet inexplicable phénomène un signe encourageant.

Alors que ses pas prudents l’avait sensiblement rapproché de son but d’horizontalité, une pression familière dans le bas-ventre informa son cerveau d’une impérieuse envie. Besoin ordinaire d’un matinal soulagement. Besoin impératif impossible à nier, à négliger, à différer. Incontournable face à face avec la réalité. Devant l’urgence de la situation, la seule issue était de prendre son courage à deux mains, deux mains étrangères à son corps mutant.


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Z se rendit aux toilettes et à l’évidence : la métamorphose ne concernait pas que ses mains.

 

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